La « Machine » de Madame du Coudray (édition Point de Vues)

Depuis bien longtemps le Musée de la Médecine et Gustave Flaubert fait partie de mon itinéraire pour faire visiter Rouen à mes amis et invités. Etape obligatoire, nul ne peut y échapper.

Ce lieu dédié à la mémoire de l’auteur de l’Education Sentimentale contient donc aussi de belles pièces en relation avec l’histoire de la médecine : Ecorché de cire, instruments effrayants pour opérations chirurgicales barbares, etc.

La Machine de Mme du CoudrayEt parmi tous ces objets et documents il y a cette étonnante « Machine » de Madame du Coudray, également désignée par le terme de « Fantôme », dénomination plus étrange encore, qui servait de matériel pédagogique pour la formation des sages-femmes au XVIIIème siècle.

Il semble que de cet objet artisanal reproduit à l’époque à plusieurs centaines d’exemplaires, seul celui de Rouen ait été conservé en bon état (il en existe probablement d’autres hors de France).

Il s’agit d’un modèle à la bonne taille du bas ventre d’une femme enceinte, essentiellement fait de divers tissus, mais également (détail révélé par la radiographie), d’authentiques os d’un bassin féminin.

En plus de respecter l’anatomie, le choix des matières utilisées visait à reproduire en premier le toucher des différentes parties et organes, bien plus que l’aspect visuel. N’oublions pas qu’à l’époque une bonne partie des accouchements se déroulait en « aveugle », sous un drap ou sous les jupes, pour ces raisons de « morale » et de « bienséance » complètement absurdes, imposées alors par un Christianisme omniprésent à défaut d’être omniscient.

Le beau livre, édité conjointement par les éditions Point de Vues et le CHU / Hôpitaux de Rouen, en plus de reproduire une abondante et superbe iconographie sur la « Machine », développe le sujet sur le plan historique et sous l’aspect médical, par plusieurs textes tous très intéressants et fort bien documentés.

On regrettera seulement qu’une approche esthétique de l’objet n’ai pas été développée, car indubitablement ces « Fantômes » doivent absolument être raccrochés à l’histoire de l’Art, au même titre que l’imagerie médicale ancienne et les modèles anatomiques tels ceux de Fragonnard ou du Docteur Thomas-Louis Auzoux, ou bien la célèbre collection Spitzner pour laquelle les Surréalistes se passionnèrent.

Bien sur la facture de la « Machine », ses matières qui ne visaient pas à procurer une illusion de réalité (contrairement à la cire), renvoie également à l’Art Brut, voire même, étrangement et symboliquement, aux Arts Premiers.

L’utilisation du textile  (on n’a pas suffisamment conscience de l’importance fondamentale qu’il tient tout au long de notre vie, des langes au linceul), ainsi associé à l’idée de naissance, prend alors dans l’objet une dimension symbolique particulièrement fascinante.

« Des langes au linceul…La formule le dit bien, nous vivons parmi les tissus de notre naissance à notre mort. Comme une deuxième peau, le tissus est inséparable de notre corps./…/Le tissus, c’est vraiment le contraire de l’insignifiance, mais rarement nous lui accordons l’attention qu’il mérite. » Patrice Hugues (Le langage du tissus – 1982)

Autres correspondances, le sujet de cette « Machine » renvoie également au célèbre et encore « scandaleux » tableau de Coubet « l’origine du monde », plus indirectement aux sublimes photos de Maccheroni, mais également à certaines « poupées sexuelles » à usage masturbatoire commercialisées par les sex shops (dont certains modèles ne reproduisent que le bas ventre féminin).

N’oublions pas ces « dames de voyage » dont on ne sait s’il subsiste encore des modèles, confectionnées avec des chiffons par les marins des siècles passés, qui devaient je pense présenter un « air de famille » avec la Machine de Madame du Coudray.

Les éditions Point de Vues éditent d’autres livres également remarquables. J’ai un intérêt personnel et très fort pour le « Muséum (d’Histoire Naturelle) de Rouen » lieu au charme si particulier, et je citerais parmi les titres les plus récents « appartements témoins de la reconstruction du Havre » ainsi que « Hommage à Tolmer ».

http://www.pointdevues.com/

Jean-Pierre Turmel (30/05/2008)

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La Société des Timides à la Parade des Oiseaux (La STPO)

Cette Etrange Musique, pour la première fois organisée dans la superbe Maison des Métallos à Paris (lieu emblématique d’une industrie en voie de disparition pour une Musique non moins Industrielle) fut pour moi, entre autres plaisirs, l’occasion de découvrir La Société des Timides à la Parade des Oiseaux (La STPO).

Je connaissais de nom, sans doute avais-je du écouter leurs premières productions, parmi une pile d’autres nouveautés, chez New Rose vers le milieu des années 80. L’art est difficile : juger en quelques secondes la valeur d’un enregistrement dans le bruit et la précipitation. Sans doute étais-je aussi très fatigué ce jour là, et l’esprit déjà saturé par trop de musiques.

Mais trêve d’excuses, le fait est que je n’ai pas su discerner à l’époque la grande valeur de ce groupe.

Alors le choc fut double à la Maison des Métallos : esthétique et stupéfiant.

Apanage des plus grands, La STPO excelle à la fois sur le plan de la musique et du chant.

C’est ce dernier aspect qui m’a d’emblée touché (au sens le plus extrême du terme, c’est à dire quasiment blessé). Le rapport avec Antonin Artaud s’impose immédiatement, on pense évidemment au « Théâtre de la Cruauté » et à ses recherches, mais aussi à son intérêt pour la glossolalie (pratique de langues imaginaires renvoyant aussi bien à la folie qu’à la mystique). Le langage déconstruit et bizarrement rassemblé, renvoie bien sur au Cut Up sans pourtant y ressembler (on sent qu’il n’y a rien d’aléatoire dans le processus): cela évoque plutôt la dyslexie et oblige à un constant travail de remise en forme / traduction pour parvenir à la compréhension. Un art exigeant et difficile tant pour celui qui le pratique que pour celui qui l’écoute.

Un art qui met le doute autant que l’épreuve au cœur de la communication.

Je ne puis résister à la tentation d’évoquer au passage Magdalith, sublime chanteuse, en marge et excentrique, des années 70, avant qu’elle ne verse semble-t-il dans une religiosité de nettement moins bon aloi.

Cet aspect vocal de l’art de La STPO (principalement interprété par Pascal Godjikian) est particulièrement mis en avant sur le CD « L’enciversel marsac » publié sur le label PRIKOSNOVENIE, (http://www.prikosnovenie.com/indexk.shtml).

Musicalement la richesse est tout aussi grande. Très structurée et élaborée, alternant entre composition et confusion, mais toujours de façon maîtrisée generic levitra online. Inclassable tant les références sont nombreuses : de la « New » à la « No » Wave, mais aussi du Jazz qu’il soit « Free » ou « Mainstream ». Parfois, un instant éphémère, c’est le souvenir du Pop Group qui s’impose ou de Pere Ubu et celui de son génial mentor David Thomas. Puis plus surprenant c’est Kurt Weill qu’on évoque. L’ombre de Mayo Thompson plane également sur cette œuvre, mais aussi celle beaucoup moins connu des Fibbonaccis et leurs références à Raymond Roussel . Références lettrées qui (heureusement) n’excluent ni la fantaisie ni le jeu, le recours à des effets de cartoons (peuplés d’oiseaux débiles et surréalistes, ou bien volatiles plus sombres comme ceux de Chaval [« les oiseaux sont des cons »] ).

A priori la présence la présence affirmée d’instruments à vents aurait du me rebuter (ceux qui me connaissent bien connaissent ma phobie obsessionnelle pour tout ce qui ressemble à une trompette ou un saxo…hormis si l’on tape dessus).

Mais La STPO tout comme Tuxedomoon fait partie des exceptions que je cultive.

Sans doute parce l’instrument sait finalement rester discret et ne s’affirme que lorsque c’est nécessaire. (Chez beaucoup, il devient vite totalitaire, et finit par tout engluer.

Il me faut aussi mentionner (détail qui me passionne toujours beaucoup) la mise en scène musicale de toutes les variétés de Temps : atomisé, haché, étiré, en boucle, ralenti…Inversé même par le recours à des bandes jouées à l’envers. Nous sommes là au cœur de la dimension cachée de toute œuvre musicale et de son intérêt primordial.

Dernier aspect de l’œuvre de La STPO, celui graphique : les pochettes sont superbes ! Hybridation, Surréalisme et Comics en 3d, à la fois drôle, macabre et cruel…Parfait contrepoint visuel à la musique…Idéalement grinçant.

C’est signé JimB qui est aussi musicien dans le groupe.

http://www.le-terrier.net/musique/stpo/

Beta Lactam Ring records (USA) : http://www.blrrecords.com/

Jean-Pierre TURMEL (23/05/08)

PAPIERS NICKELES n° 16

PAPIERS NICKELES 16Pour ceux qui ne connaitraient pas encore cette revue absolument nécessaire : le 16ème numero de Papiers Nickelés vient de paraître.

Au sommaire : Tigresses (les pin up), le grand bestiaire de Thomen, Benjamin Rabier,  Kobayashi (auteur de manga révisionniste), Métivet , etc.

Comme toujours des informations à profusions et de magnifiques illustrations .

nouveau : tous les n° de P.N kamagra gel review. (sauf le 1) sont maintenant disponibles  sous emboitage illustré pour 70,00Euros.

Prix au numéro = 6,00Euros Abonnement (4n°) = 24,00Euros

chèques à l’ordre du C.I.P.

Adresse : Jacques  Bisceglia, Les Erables, 36 rue de Picpus, 75012 Paris 

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Alain Touzeau – 11ème Festival Art & Déchirure Rouen 14 au 25 mai 2008-05-20

Art & Déchirure poursuit avec une patience admirable son action thérapeutique…sur la société.

Dans ce monde bien malade, où l’art dit moderne tout particulièrement est atteint de démence sénile précoce, depuis bien longtemps déserté par le talent, c’est du monde des fous que surgit un peu de raison d’espérer.

Une exposition forte et pleine de sens, avec dans chaque œuvre plus d’idées et de créativité que tout l’Art Conceptuel dans son ensemble ne pourra jamais avoir.

Alain TOUZEAU

Elément presque hétérogène au sein de cette exposition d’Art Brut, Alain Touzeau surprend par la perfection de sa technique autant que par le caractère obsessionnel de ses tableaux formant une série, comme un long travelling au sein d’univers emboîtés les uns dans les autres.

Déjà en 1982 il avait publié une œuvre aux perspectives implacables pour illustrer l’univers sonore totalitaire du groupe Blameless Act (dans Isolation Intellectuelle 2, édité par Sordide Sentimental), sorte d’ébauche, de prémonition de ce qu’il propose aujourd’hui.

Un travail et un parcours vraiment exceptionnels !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ci dessous : dans Isolation Intellectuelle 2 (1982)

ISOLATION INTELLECTUELLE 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Turmel (20/05/2008)

 

 

 

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DDAA – « dans la nuit du souterrain scientifique » (iP 35)

DDAATous les disques de Déficit Des Années Antérieures semblent venir d’ailleurs, il ne saurait en être autrement n’est-ce pas ?

Que ce miniCD soit réalisé à partir d’un enregistrement daté de 1990 ne doit pas nous étonner…On apprend qu’il neigeait ce jour là (le 17 janvier) et qu’il faisait froid.

Le petite pochette intérieure montre deux chaussures, mais qu’en déduire ? Pop art, fétichisme ou obsession du quotidien ?

La légende de photo sur la couverture indique « …nous nous dirigeons vers la lumière.. »  distillant un soupçon d’espoir en contrepoint au titre officiel du disque : «  dans la nuit du souterrain scientifique ».

Trois drôles d’oiseaux prennent la pose, déguisés en publicités ou en fiches produits, sur fond de ciel sombre et nuageux.

  pharmacymg.com

La musique de DDAA est faite de rêves délirants dans lesquels tentent de s’insinuer des bribes sonores du monde réel, fragments de discours pas forcément amoureux et pas toujours identifiés. Un gimmick emprunté au Pink Floyd des débuts nous prend par surprise alors qu’on se croyait en terrain balisé. Il tourne en boucle obsédant comme un disque rayé.

Le studio apporte une sérénité propice à la prise de risques, laquelle engendre une plus grande fragilité alors que croit la complexité, et provoque en retour une indéniable inquiétude.

« Let there be more light » promettait le premier titre de « A Saucerfull of Secrets » (voici 40 ans déjà), rien n’est moins certain, ça n’est pas Syd Barret qui nous contredirait.

 

http://www.myspace.com/deficitdesanneesanterieures

 

Jean-Pierre TURMEL (20/05/2008)

Playboy Communiste (documentaire de Pascal Héranval et David Thouroude – 2008 – 52’)

Alain Rault - Playboy CommunistePour certains Alain Rault est un « shaman urbain ». Prosaïquement c’est un SDF depuis plusieurs décennies, plus proche des clochards à l’ancienne, style « Boudu », que des chômeurs ou des travailleurs pauvres des années 2000. Une sorte d’hybride entre les ascètes indous et Linus (le personnage des « peanuts » de Charles Monroe Schulz , à cause de la couverture/doudou qu’il ne quitte jamais).

Alain Rault était pour moi une source de souffrances chaque fois que je le croisais dans Rouen. La vue de son état de délabrement physique et psychique m’atteignait au plus profond, me contraignait à la fuite…Ca n’était pas un sentiment de culpabilité, j’avais seulement mal, terriblement, profondément, incompréhensiblement.

Il était tel que je m’imaginais le Job de la bible, archétype de l’être abandonné de tous et maudit, du bouc émissaire dont il a le poil hirsute et emmêlé.

J’ignorais toutes les légendes qui courraient sur son compte, son obsession à graver inlassablement des lettres, des mots, sur les murs et les portes, par couches successives, comme s’il voyait par leur perspective dans le temps, un sens connu de lui seul.

Je connaissais ses graffitis entremêlés en strates à la vue de tous, j’ignorais qu’il en était l’auteur, que la ville entière était son livre et son journal, intime et secret.

Le film de Pascal Héranval et David Thouroude programmé dans le cadre du Festival Art et Déchirure est admirable. On lui pardonnera quelques images approximatives, quelques sous-titres parfois peu lisibles. Une œuvre dérangeante et salutaire.

Les monologues intarissables d’Alain Rault sont comme ses écrits, étrangement construits, plein de méandres, imprévisibles, élémentaires et fascinants.

On prend conscience qu’il ne fait pas du « Cut Up », mais que C’EST son mode de fonctionnement naturel. Séquences verbales découpées et ré-assemblées automatiquement dans un ordre aléatoire par son intellect, mieux qu’aucune machine ne saurait le faire. Flot ininterrompu, débit inlassable et délirant, en deçà de tout sens, au-delà de tout message.

Avec quelques bribes de référents culturels permettant juste d’esquisser quelque hypothétique parcours, quelque énigmatique passé… (Mais n’ajoutons rien à la rumeur inutile qui veut tout expliquer).

Je me souviens de ma rencontre avec Brion GYSIN, écrivain et artiste de la Beat Generation, inventeur du dit « Cut Up » (j’avais été présenté par Genesis P. Orridge), vieux monsieur alors, incroyablement raffiné, lettré et conscient…Quel gouffre entre ces deux êtres pratiquant le même art, l’un volontairement l’autre inconsciemment, et pourtant quelle proximité !

Plus que tout autre Alain Rault, Playboy Communiste, a droit au titre de « Clochard Céleste ».

Jean-Pierre Turmel (19/05/2008)

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